Mangas & Animes

La (Réelle) Disparition de Haruhi Suzumiya

C’était y’a un mois (où en était-ce deux) qu’était annoncé triomphalement sur les réseaux sociaux la sortie fin novembre 2020 du 12e volume du light novel Suzumiya Haruhi, une sortie en fanfare puisque presque neuf ans après le onzième volume. Une annonce assez soudaine qui a soudainement rappelé au monde que la série existait.

Je dis « au monde » mais, évidemment, c’est un abus: je voulais dire à une poignée de gens maintenant minimum trentenaires. Car le constat en 2020 c’est que Suzumiya Haruhi n’enthousiasme plus grand monde. Cela semble aujourd’hui le symbole d’une époque lointaine, révolue, une série qui n’aura jamais trouvé de second public, n’aura pas traversé les générations et pas survécu à l’épreuve du temps. Une série que quand on l’évoque dans un quiz en convention lambda c’est clairement méconnu de la plupart des participants.

Bref, ce qui arrive à facilement 98% des séries passé une dizaine d’années, vous me direz. Et vous aurez raison. Sauf que Suzumiya Haruhi semble être un cas particulier car contrairement à 98% des séries, Suzumiya Haruhi n’a pas été qu’une étoile filante au moment de sa sortie: ça a été une putain de comète flashy. Genre cet astre céleste dans ce film de Makoto Shinkai, celui avec des plans dans des trains là mais si vous savez y’a un couple et tout.

Si vous vous faites mal et que vous lisez les articles des premières années de ce blog – genre le batch publié de 2007 à 2009 – vous me verrez évoquer Haruhi très régulièrement. Et à l’époque la série était clairement omniprésente dans les différentes communautés otakus disséminées sur l’Internet francophone ! Tout le monde avait un avis sur Haruhi, et le fandom était particulièrement vocal – y’avait deux sites francophones de fans, leurs forums étaient pas mal bondés à l’échelle de l’époque, et l’un de ces sites est même devenu une association nommée la Brigade SOS Francophone. C’est pas tous les jours qu’une série est la source d’une asso !

Pourtant nous voilà en 2020 et Haruhi Suzumiya ne semble plus qu’un souvenir. Du Kyoto Animation de la seconde moitié des années 2000, c’est Clannad et K-On qui semblent mieux vivre l’épreuve du temps. C’est d’ailleurs assez drôle avec le recul parce que quand je disais en 2010 que K-On resterait dans les mémoires on se foutait de ma gueule mais au final la franchise a vraisemblablement enterrée fuckin’Suzumiya Haruhi. Mais en même temps je l’aurais pas franchement parié non plus. Cela étant dit, pourquoi donc Suzumiya Haruhi ne séduit plus de nouveau public aujourd’hui ? Et à l’inverse, pourquoi ça nous avait tant parlé en 2006/2007 ? Essayons de synthétiser tout ça. Dans un long pavé de pensées écrits à 2h du matin un mardi soir post-pizza chargée. Ça va forcément être ultra-pertinent.

Haut les mains !

Déjà parlons de la série en elle-même ! Donc comme vous le savez déjà peut-être la série a débarquée en avril 2006, on la doit au studio Kyoto Animation et c’est l’adaptation d’une série de light novel écrite par Nagaru Tanigawa et illustrée par Noizi Ito. Le pitch est relativement intéressant puisqu’on y suit Kyon, un lycéen sans trop d’idées, qui va se retrouver engagé un peu de force au sein de la « Brigade SOS », une brigade menée par une certaine Haruhi Suzumiya qui souhaite inonder son lycée de fun. Cela paraît sympa sur le papier mais le mini twist c’est que manifestement Haruhi Suzumiya est une sorte de divinité qui s’ignore, qui est surveillée par plusieurs organismes (des gens du futur, des télékinesistes, des IA, etc) et il revient à Kyon de faire en sorte que Haruhi ne… euh… provoque pas la fin du monde sans qu’elle s’en rende compte.

Ce pitch est donc prétexte à pas mal de situations très variées puisque Suzumiya Haruhi c’est une héroïne… pleine de caractère. Elle veut faire plein de trucs, elle a beaucoup d’énergie, elle est très têtue et, en règle générale, se fout un peu de ce que les autres pensent ou veulent. Elle forme donc un duo très équilibré avec Kyon qui lui est amorphe, borderline cynique, et veut juste que tout se passe bien. Imaginez Oreki de Hyouka mais sans cette aura de bogoss petit malin un peu énervant qu’a Oreki. Les autres personnages qui vont rejoindre cette Brigade (souvent dans l’objectif de « surveiller » Haruhi) sont eux aussi assez riches en couleur, que ce soit la très stoïque Yuki, l’ultra-maladroite Mikuru ou bien le aussi mystérieux qu’étrangement sexy Itsuki. La Brigade SOS se retrouve donc à faire des choses aussi variées que tourner un film, participer à un match de base-ball, se retrouver pris dans un concert, et caetera.

L’adaptation animée, quant à elle, bah c’est… du Kyoto Animation. Si la réputation du studio n’est aujourd’hui plus à faire entre autres grâce à des hits mondiaux comme Silent Voice ou Violet Evergarden, le studio était encore jeune à l’époque: certes il existait depuis la moitié des années 80 mais n’a commencé qu’au début des années 2000 à se retrouver à la tête de la réalisation d’animés. Quand Suzumiya Haruhi est diffusé début 2006, le studio est donc alors connu des otakus pour quelques réussites dont l’adaptation du visual novel Air et la saison Fumoffu de Full Metal Panic. Deux séries qui témoignent déjà d’un solide travail visuel et d’un rythme savamment étudié mais, au final, ce sera réellement avec Suzumiya Haruhi que Kyoto Animation va définitivement s’inscrire comme « un nom connu. » Car c’est une adaptation visuellement ultra réussie mais c’est surtout une adaptation… qui tente des trucs.

Par exemple, truc couillon mais au moment de la diffusion les épisodes sont volontairement diffusés… dans le désordre. Le premier épisode diffusé est ainsi l’épisode 11, le second épisode est l’épisode 1, le quatrième épisode l’épisode 7, et ainsi de suite jusqu’au dernier épisode diffusé… qui est en réalité l’épisode 6. Déjà ce petit fait va commencer à marquer les esprits. Car ce jeu avec le méta ce n’est pas forcément quelque chose de si commun que ça à l’époque 1 !

L’univers visuel de la série a une certaine passion pour les bunny girls, ça a du sens dans le contexte mais ça reste toujours un peu étrange aujourd’hui

Et puis ajoutez à cela le fait que l’intrigue de base fasse varier les situations et vous vous retrouvez au final sur une série où chaque épisode… vous emmène à un endroit inattendu. Un épisode va se retrouver à « parodier » les animés de mystère, vous allez avoir des combats spatiaux (et virtuels) dans un autre épisode et puis soudainement la série vous proposer un épisode beaucoup plus mélancolique, marqué par une pluie incessante et une étrange absence de couleurs vives, qui va se concentrer sur la relation entre les personnages.

La Mélancolie de Suzumiya Haruhi est une série réellement réussie mais était surtout une étrange aventure. En mélangeant constamment la comédie avec le tranche de vie, le fantastique, la science-fiction, le sport, le mystère ou la musique, on se retrouvait face à une série un peu fourre-tout mais très soignée, où chaque ambiance se retrouvait soudée par un fil rouge coupé en mille morceaux et qu’il convenait au spectateur de réattacher de son côté.

Le tout dans une des séries les plus visuellement belles et travaillées de son époque. En 2006, la scène de concert on avait tout simplement pas eu une animation aussi bluffante pour une série télé récente.

Source: Sakugabooru

Donc oui, à l’époque Suzumiya Haruhi c’était UN TRUC.

Mais surtout, c’était un truc FAIT pour l’Internet de son époque. Que ce soit volontaire ou pas, Suzumiya Haruhi semblait être une série conçue pour raisonner avec les jeunes otakus de cette époque, et surtout conçue pour résonner en harmonie avec ce qu’était l’Internet de cette époque.

Parce que ouais taleur je parlais de sites de fans et même de forums de fans avec des centaines de membres actifs, mais clairement Suzumiya Haruhi était une série faite pour les forums. Avec son ordre de diffusion dégommé, sa myriade de détails amusants et son intrigue extrêmement décomposée, la série était vouée à être discutée, disséquée, débattue. Que ce soit pour essayer de comprendre la chronologie de la série au moment de sa diffusion, essayer de remplir le puzzle de l’intrigue, s’extasier sur les références ou juste discuter de l’interêt réel du phénomène, il y’avait source à faire chauffer les claviers. Rajoutez à cela la culture forum, les avatars, les signatures, et vous vous retrouvez sur des forums où il était parfois difficile d’éviter les sujets liés à Haruhi mais où Haruhi elle même était potentiellement inévitable, apparaissant en avatar ou en signature de n’importe quel user.

Oh, et évidemment, 2006/2007 c’est aussi le démarrage de Youtube qui va être une vraie révolution car enfin on va avoir un site simple d’accès et bien conçu qui va permettre facilement de retrouver des vidéos, de les partager ou d’en publier soi même.

Entre donc le Hare Hare Yukai.

Parmi les bonnes idées de la série, l’une d’entre elle fut de mettre en générique de fin… une petite chorégraphie. Dansée par les membres de la Brigade SOS, plaquée sur une chanson aussi simpliste qu’addictive et animée avec un soin réel qui rend le tout extrêmement vivant, le Hare Hare Yukai va devenir… une sorte de meme. A une période où on appellait même pas ça encore « meme. » Un tas de vidéos de gens faisant le Hare Hare Yukai commencent à se former sur le Youtube naissant avec aussi bien des gens random qui font ça dans leur chambre que des groupes de cosplayers ou même – en exemple ici – un groupe de prisonniers philippins.

Mais du coup le « meme » ne devenait même plus forcément présent que sur Youtube et Internet, mais aussi dans la vie réelle puisque si vous alliez en convention, à l’époque, il devenait difficile d’échapper à la chorégraphie qui se produisait régulièrement sur les moindres scènes qui le permettait. Que ce soit les cosplayers en plein concours, les groupes en karaoké… J’ai un souvenir ému d’avoir vu un groupe balbutier le truc en plein quiz durant Japan Expo 2007.

Et en dehors des forums faut aussi se dire que les réseaux sociaux sont balbutiants: pas encore de Twitter, et Facebook n’est pas encore vraiment utilisé pour y discuter de ses passions de gros otaku. Suzumiya Haruhi va aussi se retrouver au centre des débats sur certaines des plus grosses communautés d’Internet, à commencer évidemment par 4chan. Les /a/nons vont évidemment être nombreux à débattre sur Haruhi, et la production de memes autour de la série va être incessante. On notera par exemple la création du « Haruhisme », une parodie de religion autour du personnage. Croyez-le ou non, c’était hype à l’époque de se dire haruhiste.

Voilà, ça c’est 2007 en une seule image.

Puis au Japon, Suzumiya Haruhi est aussi un phénomène culturel… et commercial. Les DVD se vendent à plus de 40 000 exemplaires (en 2006, seul Nana et Code Geass font mieux), quelques jeux vidéo furent produits avec succès et le chiffre total de vente de tous les light novel va se retrouver à frôler les vingt millions, ce qui fait de Suzumiya Haruhi, encore aujourd’hui, un membre du top 5 des light novels les mieux vendus de l’histoire, entre Slayers et Sword Art Online ! Inutile de dire, d’ailleurs, que Suzumiya Haruhi a entièrement participé à un nouveau boom du light novel dans cette période !

Sauf en France où le gros livre rouge n’a pas fait recette

Donc bref, vous l’avez compris, nous voilà en 2006 / 2007 et Suzumiya Haruhi est, avec des titres comme Naruto, Nana, Death Note ou Code Geass, un des animés les plus populaires de cette époque. L’animé commence à sortir en France fin 2008 chez Kazé, Pika se lance dans l’édition du manga et Hachette va même essayer la sortie du tome 1 du light novel, à une époque où trouver du light novel dans les librairies de France c’était plus rare que trouver de la joie dans The End of Evangelion.

Trois ans plus tard, en 2009, une rediffusion de la série est annoncée au calme. Sauf que évidemment y’avait un piège et que cette rediffusion… contenait des épisodes inédits. Beaucoup d’épisodes inédits. Une saison entière d’épisodes inédits. Une joie évidemment totale chez les fans qui vont néanmoins très vite se taper un mur nommé Endless Eight.

Endless Eight raconte une histoire simple: c’est les vacances d’été, Haruhi emmène la Brigade faire plein de trucs, on s’amuse, youhou. Sauf que Haruhi crée inconsciemment une boucle temporelle et que ces vacances d’été elles vont se dérouler en boucle. En boucle et en boucle. Un seul personnage semble avoir conscience de ces boucles temporelle. Pour les autres ils sont enfermés dans les mêmes quinze jours sans s’en rendre compte. Mais pourtant ils vont devoir trouver la solution.

Bref, tout ça pour dire que l’animé et que Kyoto Animation va tenter un move de pro-gamer: faire huit épisodes sur l’arc.

Les huit épisodes racontent à chaque fois une boucle.

Donc, en gros, chaque épisode montre plus ou moins les mêmes événements.

En boucle.

nice.

C’est pas Re:Zero ou le héros sait qu’il est dans une boucle et essaie de s’en sortir. Non. C’est juste huit épisodes qui ont un contenu réellement similaire mais qui est à chaque fois ré-animé, remis en scène. Les vêtements changent, les plans changent, mais à chaque fois c’est les mêmes événements. Encore et encore. Jusqu’au huitième épisode, qui correspond à la boucle finale, où les héros trouvent enfin LE truc qui permet de sortir de cette boucle. Une solution… pas très compliquée.

Bon autant vous dire que à l’époque ça a fait jaser… et encore aujourd’hui d’ailleurs. Demandez à Twitter si à son avis il faut mater les huit épisodes où uniquement le premier et le dernier, et y’aura un vrai débat dans les mentions auprès de ceux qui en ont encore quelque chose à faire. La plupart des spectateurs furent un peu paumés voire même clairement agacés. Les fans de Haruhi, eux, espéraient que sur ces huit épisodes, six serviraient à adapter, par exemple, un autre arc. Bah oui dans le light novel, Endless Eight c’est qu’un seul chapitre et on nous force pas à relire huit fois le même chapitre avec des détails qui changent ! Huit relectures avec à chaque fois une semaine d’intervalle ! Endless Eight ça a duré deux mois pour les fans de l’époque !

Même si du coup ça fait deux mois d’épisodes plage et piscine

Personnellement, je trouve que c’est un choix ultra couillu artistiquement, et c’est même un truc que je respecte à donf. Je trouve que l’idée est timbrée, que les efforts qui sont faits pour l’appliquer sont vraiment présents (les épisodes sont tous superbement animés et visuellement au niveau qu’on attend désormais d’une série Kyoto Animation) et que l’absence totale de compromis en fait quelque chose d’incroyable. D’un point de vue narratif, en plus, ça permet clairement de comprendre le point de vue d’un des personnages et de saisir complétement sa lassitude et le supplice qu’il a vécu. Donc ouais, artistiquement c’est fort et narrativement ça a une justification. Pour autant est-ce qu’en tant que spectateur j’ai volontairement maté tout l’arc ? Lol, non, j’ai maté que trois épisodes sur huit je suis pas venu ici pour souffrir, ok.

Mais, quelque part, malgré la folie du truc, faut quand même constater que Endless Eight a laissé une marque, et peut-être pas une marque si positive que cela sur les esprits. C’était déjà l’une des premières craquelures réelles sur l’image de Haruhi.

Après tout ça on a eu finalement en 2010 La Disparition de Suzumiya Haruhi. Adaptation d’un des arcs les plus sombres du light novel original, et adaptation très ambitieuse, avec une qualité technique et visuelle encore une fois époustouflante, d’autant plus époustouflante que le film se permet de durer carrément deux heures quarante. Une durée aussi longue est extrêmement rare dans le cinéma d’animation ! Le seul film d’animation au monde qui dure plus longtemps que la Disparition est un film Yamato de presque 3h. Bref, ça se lâche. Mais déjà, malgré tout, la sortie de La Disparition fera quand même moins de bruit que la série en son temps. On s’extasiera des performances techniques, on sera ému par le traitement du personnage de Yuki mais la hype qui entourait Haruhi en 2006 semblait déjà se tarir.

Et puis derrière, de Suzumiya Haruhi, en neuf ans, ne sortira que très peu de choses: un tome de light novel, quelques mangas adaptant le dit light novel et se stoppant quelque part autour de 2016, une adaptation animée du spin-off La Disparition de Yuki Nagato (qui ne convaincra pas grand monde et ne sera de toute façon vu par pas grand monde)… et c’est un peu tout. Sans contenu la franchise va peu à peu s’effacer… et hélàs le fandom ne va pas forcément pouvoir la maintenir « en vie ».

Donc nous voilà en 2020 et on pourrait expliquer le « déclin » populaire de Suzumiya Haruhi par l’absence réelle d’activité autour de la franchie. On pourrait se mettre à rêver et s’imaginer un monde parallèle: et si jamais Tanagawa avait continué d’écrire un tome par an, peut-être que Kyoto Animation aurait continué d’adapter les tomes suivants et que la série aurait continuée d’être au centre des débats ? Après tout, regardez Evangelion: si la franchise continue d’être autant vue et discutée aujourd’hui par de nouvelles générations, c’est parce que y’a eu les Rebuild ! Et que y’a toujours de l’actu ! Mais oui ! C’est forcément que ça !

Oui, bon, non.

Car en fait si cette absence d’activité est sans doute un facteur, c’est aussi se voiler la face sur deux autres réalités.

La première c’est que… la série originale est vraiment une ancre de son époque et est aujourd’hui pas forcément si attractive que ça pour un nouveau public. Ce que Haruhi était la seule série à faire en 2006 est aujourd’hui quelque chose d’un peu plus répandu: l’amas de références, les changements réguliers de styles et d’ambiances, le mélange de vie quotidienne de science-fiction et de fantastique… Damn sur ce dernier point, on retient aujourd’hui beaucoup plus Steins Gate que Haruhi !

Et pire, ce qui était à l’époque un atout remarquable qui avait mis la série sous pas mal de projecteurs, c’est à dire l’ordre de diffusion, est aujourd’hui devenu un mur: quand quelqu’un qui veut commencer Haruhi découvre que y’a deux voire trois ordres de diffusion et que ça se bat encore pour savoir c’est quel ordre le mieux, ça rajoute juste une aura de confusion plus qu’autre chose. Alors imaginez quand en plus vous dites aux gens que cet ordre de diffusion mélange la saison 1 et la saison 2 ! Même si au final c’est pas si compliqué, cela donne à la série un léger mur de complexité à briser, et c’est pas forcément quelque chose que les gens apprécient.

Y’a aussi un léger aspect moral qui vieillit pas forcément bien puisque vous le savez les temps changent et ce que le public tolère se modifie également au fil des âges. Le traitement d’un personnage comme Mikuru, par exemple, qui passe son temps à se faire bolosser par une Haruhi qui hésite pas à utiliser le corps généreusement pourvu de sa camarade pour parvenir à pas mal de ses fins peut aujourd’hui en énerver plus d’un. C’est un cas d’ailleurs intéressant parce que dans la série elle-même cette question est adressée très tardivement dans l’arc des Soupirs, le dernier arc adapté dans l’ordre de diffusion. Les Soupirs c’est un arc qui met vraiment l’accent sur le comportement parfois extrêmement désagréable de Haruhi qui est certes une déesse au yeux de beaucoup d’internautes mais peut avoir très régulièrement un caractère de cochon, pour ne pas dire qu’elle peut être par moment extrêmement nocive. Ca fait partie du personnage, et quand on a quitté la série animée, c’était un point sur lequel Kyon commençait à montrer un léger ras le bol avec peut-être, du coup, la promesse d’une évolution du personnage par la suite.

Sachant que en plus de tout ça bah rajoutez, en France, la désormais totale absence d’offre numérique légale sur Haruhi (mis à part retrouver les vieux coffrets DVD de l’époque) et vous vous retrouvez avec une série en plus totalement absente des catalogues de simulcasteur donc comptez pas sur les gens pour tomber dessus totalement par hasard.

Bref, en 2020, pour commencer Haruhi fait faire des efforts, et je peux totalement comprendre ceux que ça fait chier.

Surtout que, bah là on arrive au second point…

Suzumiya Haruhi est une série conçue pour ne pas parler à un public large.

Haruhi par l’auteur Naruco Hanaharu

En 2009 quelqu’un postait sur un blog participatif franco-soviétique un article vraiment vener, qui puait le sel, où il expliquait en gros qu’il avait essayé de faire mater à son pote les premiers épisodes de Haruhi mais que ce pote, qui n’était pas très otaku à priori, avait eu l’outrecuidance de pas comprendre ET pas aimer. Si je ressors ce très vieux bail c’est parce qu’en 2020 je me souviens toujours avec une certaine affection de ce post en question parce que, ouais, déjà à l’époque, en vrai, on avait un peu conscience du fait que Haruhi, fatalement… c’est quand même sacrément niché, et en quelque sorte « réservé » à des spectateurs bien précis.

La série est ainsi une ode à une forme de narration méta, qui exige du spectateur non seulement un amour des jeux avec le quatrième mur mais aussi une connaissance pré-établie de pas mal de codes de l’animation japonaise. L’amas de références plus ou moins subtiles, l’intrigue qui se drape volontairement à plusieurs reprises dans une forme de mystère, le changement régulier de styles et d’ambiances, la série qui semble toujours provoquer le spectateur en duel en mode « alors, tu vas deviner la suite ou pas », le cadre lycéen – la série est divertissante mais n’est pas un visionnage « qui glisse tout seul. » L’intrigue n’est pas forcément toujours narrée avec la « simplicité » en tête, et certaines choses sont loin d’être explicites. Y’a même un vocabulaire un peu technique par moment qui vient nous inonder les tympans – certaines tirades de Yuki ou de Itsuki peuvent être un peu tendues à vivre.

Si vous êtes quelqu’un d’un peu déjà connaisseur, qui a pas peur de se faire balader par une oeuvre, et qui aime réfléchir par lui-même sur ce qu’il a vu alors très bien, Haruhi va vous plaire et même mieux que ça, ça va vous parler. Vous cherchez juste un divertissement fun et pas prise de tête ? Eh, vous en aurez, mais entre des tranches de blabla un peu confus servi par une narration volontairement dilapidée. Ce n’est pas une œuvre vouée à satisfaire le grand public. C’est une œuvre clairement établie pour un public clairement défini, qui a un kiff certain dans le décryptage de la fiction et qui ne parlera réellement qu’à celui-ci. Ce n’est pas un compliment ou un reproche, juste une sorte de constatation.

Une photo d’Epitanime 2010 où quand la Brigade SOS Francophone allié à Epitanime avait fait venir l’illustratrice Noizi Ito !

Bref, tout ça pour en arriver à du coup cette pensée étrange que j’ai en 2020: et si à l’époque, en 2006/2007, ce n’était pas Suzumiya Haruhi qui avait eu du succès… mais « l’image » de Suzumiya Haruhi ?

Car au final, ce qui est retenu de la série aujourd’hui et ce qui nous faisait triper autour de la série à l’époque c’est des trucs visuels, des trucs symboliques: c’est le Hare Hare Yukai, c’est Haruhi qui se casse la voix au concert en chantant God Knows, c’est le copain de Kyon qui rentre en faisant un petit chant, c’est Churuya qui fait Nyo~ron, c’est Kyon qui fait des facepalm, c’est la « figure divine » de Haruhi, l’air sans émotion de Yuki, Haruhi qui imite Phoenix Wright, le président qui se fait dropkick, les épisodes dans le désordre, le concept du Endless Eight… Que des choses qui appartient à la « forme » de la série, à son enveloppe. Le contenu, lui, a fait discuter des gens mais beaucoup moins que le Hare Hare Yukai en a fait danser. L’intrigue de Suzumiya Haruhi a toujours semblé une sorte d’arrière-pensée, un vague fil rouge. La figure de Haruhi était omniprésente sur les forums mais les propos de la série aux abonnés absents dans la majorité des discussions.

Ah ça c’est déjà un peu plus 2016 comme meme

C’est une série qui nous parlait à l’époque, qui nous semblait unique, novatrice, superbe et originale. Et tous ces adjectifs… lui allaient comme un gant. Car elle était réellement unique, novatrice, superbe et originale.

Mais vous voyez le dicton « mauvais endroit au mauvais moment » ? Ici c’est l’inverse: Suzumiya Haruhi était clairement au bon endroit au bon moment.

La série a su séduire parce qu’elle a su parler à la communauté Internet naissante, elle a su les unir, les allier, les envelopper, leur offrir l’occasion de s’exprimer ou de s’afficher. Haruhi était un symbole techniquement travaillé par les talents de chez Kyoto Animation mais est encore aujourd’hui le symbole de cette période transitoire d’Internet, où on était tous dans nos coins, loin du grand foutoir commun et général qu’est aujourd’hui un Twitter ou un Instagram, des sites où l’on devrait être tous rassemblés et profiter ensemble de ce rassemblement… mais où tout est dillué sous le poids de l’infinité de sujets et de thèmes qui nécessitent désormais notre attention et, pire que tout, notre opinion.

Donc oui, Suzumiya Haruhi c’est un bon animé mais c’est surtout, avant tout, un symbole de cet Internet là, de cette époque là. Un symbole de l’Internet des forums phpbb, des chans IRC, des profils personnalisés sur MSN et des ratios BTMononoke. Un symbole de l’Internet où semblait n’errer que les adolescents en quête de partage et les adultes très occupés à taper des pavés lus par une poignée d’autres users. Un symbole de l’Internet des memes Touhou, du Kumikyoku joué dans une ROM Super Mario World, de Barney Stinston qui fait « Suit Up », d’un gars qui chante Chocolate Rain et qui s’éloigne du micro pour respirer, de l’Angry Video Game Nerd ou des grands noirs à coupe afro qui vous refusent l’accès à la piscine pour cause de SIDA. C’est l’Internet des communautés fractionnées, où les grandes infos du monde circulaient sur des topics « flood ». Une période où l’on cherchait ce qui nous unissait, où tu rejoignais une communauté parce que tu avais des passions en commun avec elle et où on s’extasiait quand on avait des connaissances en commun avec un utilisateur random d’Internet.

Le Hare Hare Yukai était une danse rigolote qui tournait en boucle sur Youtube mais c’était aussi la première fois pour beaucoup d’entre nous, jeunes adultes francophones, qu’on voyait un truc d’anime devenir via Youtube une sensation dans « le monde réel » sans que ça implique un mec qui chante faux Pegasus Fantasy dans une émission de télé-crochet. On se sentait attiré par Haruhi aussi parce que ça nous faisait quelque chose de plus en commun avec les autres. Nous aussi on voulait connaître la chorégraphie du Hare Hare Yukai et coller des stickers avec le logo de la Brigade SOS dans tout Japan Expo pour appartenir à ce mouvement, à ce quelque chose. Peut-être qu’au final on était à peine une centaine à se faire écho, à s’imaginer que Haruhi deviendrait peut-être le nouveau mainstream sans comprendre que Haruhi n’avait rien pour l’être, mainstream. Qu’on aimait Haruhi parce que ce n’était, justement, pas mainstream. Parce que c’était notre truc à nous.

Donc oui, Suzumiya Haruhi en 2020 n’est plus forcément quelque chose de très enthousiasmant.

Et ce n’est pas grave car il l’a été quelque part dans nos vies, très enthousiasmant. Et c’est ce qui compte.

  1. C’était surtout présent dans des comédies très débridées comme Abenobashi, Excel Saga ou Pani Poni Dash ou dans des cas très particuliers comme un certain The End of Evangelion et sa fameuse conclusion
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9 commentaires

  • SebNL

    Un toast pour Haruhi !

    J’étais bien content de l’avoir diffusée (dans l’ordre TV JP) sur Nolife. 🙂

    … Et j’ai vu tout Endless Eight. #@%$£

    • Sorus

      Donc ce que tu veux dire Amo c’est que Haruhi c’est le LOST des animus ? 😮

      /Philosophe de comptoir, IN/

      Je pense que tu mets le doigt dessus quand tu dis que c’était un animé pour ceux qui avaient déjà les codes et que c’est probablement ça qui a permis d’unifier une communauté autour de lui, puis l’a rendu un peu dépassé quand les autres ont copié le principe.

      C’est un ressenti perso mais j’ai la sensation qu’au milieu des années 2000 c’est le début de la « niche mainstream ». C’est ça ce moment là que pour moi on perd pas mal en universalité concernant la production d’animés, qui se concentre sur un public qui « sait » et donc tolère voire attend une certaine forme de récit, de narration voire même de doublage. Tu n’as pas besoin d’expliquer les réactions de tel ou tel archétype de personnage parce que le public sait déjà ce qu’il est. De ce fait il ne va pas questionner mais ça donne (à mon avis) une uniformisation des récits et dialogues tout en rendant de plus en plus hermétique le medium.

      Les films de de super héros type Marvel ont un peu un problème similaire. Tu en regardes un et les actions/réactions des personnages ont rarement du sens SAUF si tu as admets que tu t’en fous parce que c’est là pour faciliter l’arrivée d’une autre partie du récit que tu attends plus que la cohérence de l’ensemble. Les rom-com interminables c’est le même principe, personne n’agit logiquement mais c’est « admis ».

      Personne ne parle, dialogue ou est si peu nuancé ou si peu individualisé dans la vraie vie, mais c’est pourtant ce qu’on a appris à accepter en regardant pas mal de nos animes ou films d’aujourd’hui. Et pour moi Haruhi c’est un peu un marqueur de tout ça.

      /Philosophe de comptoir, OUT/

  • m3r1

    Haruhi et tout ce qui va avec me manque en vrai. L’effervescence des forums que j’observais à l’époque, je ne la retrouve nul part aujourd’hui sur les réseaux D:

  • Yattoz

    Comme quoi écrire à 2h du mat après une pizza ben c’est vachement pas mal mine de rien. Super article ! Je comprends mieux du coup cette frénésie Haruhi, que je n’ai tout juste pas vécue, étant un poil trop jeune (mais alors, un poil, il me manquait ptet 3 ou 4 ans à l’époque), mais surtout absolument ignorant de toute l’animation à cette époque. (et d’internet. L’ADSL illimité on l’a eu en 2009 je crois.)
    Et je comprends d’autant mieux pourquoi je me sens pas en phase avec cette époque que je n’ai pas connue, et pourquoi je n’ai pas spécialement envie de voir Haruhi. Une oeuvre pile de son temps.
    Et pourtant l’article me permet quand même de sentir cette mélancolie d’une époque que je n’ai pas connue.

  • Axel Terizaki

    Merci pour cet article qui revient autant sur l’animé que sur le phénomène.

    J’ai bien sûr un affect particulier avec la série pour des raisons obvious (j’ai participé à la fondation de la Brigade SOS Francophone et j’en ai été le président pendant 3 ans) mais je suis aussi très réaliste : aujourd’hui j’aurais du mal à recommander Haruhi pour quelqu’un qui veut se lancer de l’animation. On blaguait tous sur le fait que c’était le 4ème impact de l’animation japonaise (bon ok certains le croyaient vraiment) mais avec le recul, je pense que c’est surtout le manque de matériau d’origine qui a plombé la popularité de la série et a fait se fâner la communauté.

    Par contre c’est clairement une série sur laquelle j’ai passé d’excellents moments, dont j’ai aussi d’excellents souvenirs. Mater Endless Eight en live avec différentes personnes (on matait tous ça sur l’ancètre de Twitch, Justin.tv) aidait à faire passer la pilule des boucles temporelles.

    Un truc dont tu n’as pas parlé et qui explique en partie le succès de la série au sein des communautés otaku c’est aussi le fait que la série n’explique pas tout sur ce qu’il se passe, laissant la porte ouverte à de nombreuses interprétations, hypothèses et du coup discussions entre les fans. Un peu comme Evangelion en son temps, où chacun avait un truc à dire sur l’histoire ou les personnages (pour les plus vieux, rappelez-vous le débat houleux de « Qui a tué Kaji ? » qui a sévi lorsque la popularité d’Eva était à son sommet). Bref, c’est aussi parce qu’il y avait une grande part de mystère que la série a déchainé les passions, et donc nourri des discussions. Et dans un récit, laisser une part de mystère c’est pas toujours évident à bien doser.

    Allez, un toast pour Haruhi aussi, ne serait-ce parce qu’elle a durablement marqué ma vie 🙂

  • Noob

    Merci pour l’article, il met le doigt sur tout ce qui fait à la fois le sel et l’inaccessibilité de Haruhi. L’œuvre a clairement eu un impact, mais est effectivement un pur produit de son époque. C’est marrant parce que plein d’autres domaines artistiques et sous-genres ont dû avoir de ces créations : hyper marquantes et considérées comme essentielles à une période, mais finalement trop liées à la période elle-même pour maintenir leur impact et intérêt « mainstream » au-delà.

    Un toast pour Haruhi !

  • Loos Guccreen

    Très chouette article pour la nostalgie (je fais partie de la team qui a vu tout Endless Eight et apprécié Endless Eight même si je l’ai peut-être pas apprécié à sa juste valeur au moment de sa sortie), merci !

    Mais du coup… quid ? Est-ce qu’Haruhi devrait couler avec son époque ou est-ce qu’elle a le droit d’essayer d’être un produit actuel ?

    N’ayant lu que le premier tome du LN finalement ma connaissance de « l’histoire » de Haruhi se limite à ce qui a pu être adapté (c’est à dire… pas grand chose au final), donc je ne sais pas quoi penser de ce contenu rajouté. Est-ce qu’il a pour vocation de terminer l’oeuvre ou de relancer la machine ?

    En tout cas s’il devait y avoir du nouveau contenu produit je serai probablement client ne serait-ce que pour la nostalgie, mais je ne suis effectivement pas convaincu qu’il soit possible de « ressuciter » Haruhi en 2020. Au mieux lui faire un bel hommage, je pense.

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